Éditorial du n° 225 de Systèmes Solaires, le Journal des Énergies Renouvelables

« Chapeau bas»

« Il nous reste peu de temps, je le crains, pour imaginer un avenir qui ne soit pas de guerres et d’affrontements majeurs(1) », écrivait l’ami Nicolino. C’était avant. Avant que la barbarie ne fasse irruption dans nos vies, et ne le voie tomber, lui aussi, sous les balles à Charlie Hebdo. Il ne nous a pas quittés, mais notre tristesse perdure. Car ce n’est pas ce journal qu’on cherche à atteindre, mais notre liberté si chèrement acquise, notre droit à l’expression et à la critique. Et avec la disparition de Cabu, Wolinski, Tignous, Charb et leurs compagnons d’infortune, ce sont de grands frères qui disparaissent, ceux qui nourrissaient depuis les années 1970 non seulement la satire, parfois excessive, mais aussi les plus belles utopies lorsqu’avec d’autres, et au premier rang Reiser, ils dessinaient un monde merveilleux où les énergies renouvelables avaient toute leur place(2). J’avais Cabu sous le bras au lycée. Chapeau bas, Messieurs, vous nous avez ouvert la voie.

Vincent Jacques le Seigneur
Président d'Observ'ER

(1) voir le blog de Fabrice Nicolino : fabrice-nicolino.com – billet du 27 août 2007.
(2) voir Reporterre : http://www.reporterre.net/Charlie-Hebdo-un-journal.


« Reiser, subversif et solaire »

Reiser et moi-même avons commencé à travailler ensemble au début des années 1970 à propos de l’exposition solaire que je devais coorganiser au château royal de Collioure, en partenariat avec le Centre Pompidou. Il avait le projet de construire dans cette région une maison photovoltaïque, ce qu’il réalisa plus tard. Nous nous sommes régulièrement rencontrés avec quelques jeunes dessinateurs de “la bande à Cabu” à propos d’une exposition sur son oeuvre au musée des arts décoratifs au Louvre. Nous nous sommes croisés à l’occasion de nos collaborations épisodiques au magazine Le Sauvage.

Il faut dire que l’énergie solaire n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Elle n’avait pas encore été récupérée. Elle était subversive. Elle était le support visible et très concret d’une expression politique de lutte contre tous les conservatismes. Mai 68 s’était produit quelques années avant. Le programme Messmer de construction de 50 réacteurs nucléaires se réalisait en silence et dans l’indifférence générale de la population. Nous étions sous une chape de plomb énergétique, qui commence à peine à se fissurer aujourd’hui. L’espoir et les rêves que portaient tous ces dessins faisaient naître en nous l’idée d’un avenir différent, plus joyeux et plus libre, et surtout contrôlé par chacun de nous. Bref, la maîtrise de notre liberté et donc de notre vie. C’est ce qui s’est produit pour moi ! Je leur dois énormément. La disparition mondialisée de tous ces “Charlie” est malheureusement à la hauteur de ce qu’ils nous ont apporté et donné durant toute notre vie. Ce cadeau immense est redécouvert par les plus jeunes générations. Mais de fait, leur disparition nous rappelle que la liberté ne va pas de soi, et qu’elle se reconquiert encore et encore.

 

Alain Liébard,
président d’Observ’ER de 1985 à 2014

 

« Quelques pas avec Jean Cabut »

La première fois que j’ai rencontré Jean, c’était en 1975 à Fontevraud où se tenait un rassemblement contre l’extension du camp militaire. Henri Montant, dit Arthur, tenait le stand de La Gueule ouverte. Je couvrais l’événement pour Combat non violent, un mensuel rédigé par des objecteurs de conscience qui mêlait esprit gandhien et préoccupations écologistes. Cabu pour Charlie Hebdo déambulait entre les stands, posait des questions et imperceptiblement prenait en croquis les uns et les autres. Il pratiquait le rare métier de reporter d’images sans appareil photo, puis publiait une double page en bande dessinée qui captait les trognes des acteurs et saisissait l’esprit des lieux. Je ne me doutais pas que deux ans plus tard La Gueule ouverte et Combat non violent fusionneraient. À cette occasion, le sous-titre était devenu : “Hebdomadaire d’écologie politique et de désobéissance civile”. C’était bien avant l’émergence des Verts et dans nos têtes la politique s’écrivait avec un grand P et des accents libertaires. Jean était venu plusieurs fois nous rendre visite. Au bouclage, il lui arrivait d’illustrer certains de nos papiers. Il avait même réalisé un reportage… depuis l’intérieur de la rédaction. Il faut dire que l’équipe était pittoresque et que la Saône-et-Loire où nous résidions tout comme le marché aux bestiaux de Saint-Christophe-en-Brionnais étaient pour lui des terrains d’enquêtes et d’aventures. Au cours de l’été 1977, j’ai marché en sa compagnie pendant quelques jours lors d’une manifestation qui reliait étape par étape Haguenau à Marcoule en passant par Besançon, Malville et Naussac. La lutte antinucléaire, la lutte antimilitariste, les grands barrages ou le canal à grand gabarit, mais aussi le combat des Lip pour l’autogestion ou le soutien aux insoumis que l’on emprisonnait encore composaient l’itinéraire de ce que nous avions baptisé “le serpent des luttes” ! Sous le soleil, Jean s’était fabriqué un drôle de petit chapeau en papier journal plié en triangle qui ajoutait à son air candide. Il était ravi d’être avec nous. Parmi les autres grands noms qui osaient de si mauvaises fréquentations, il y avait aussi Jean-Jacques de Félice, l’avocat des objecteurs, Emma Bonino et Marco Pannella, tous deux députés membres du Partito Radicale italien. Un jour, nous avons parlé de Lourdes. Les bondieuseries des cathos, le commerce d’eau bénite et les béquilles rouillées suspendues à la grotte des apparitions avaient été le terrain de nos dernières rigolades. Pour lui, il n’y avait pas que Mahomet dont il convenait de se moquer. Jean a peu dessiné pour l’énergie solaire. Il avait sans aucun doute laissé la place à Reiser, maître incontesté en la matière ! Cela n’a aucune importance, ils étaient de la même joyeuse bande. Il faut juste comprendre qu’à l’époque, les énergies renouvelables faisaient indissolublement partie des outils et des espérances de ceux qui croyaient à la paix, à l’écologie et à la liberté d’expression. Jean était un homme pudique et rieur. Il pratiquait un journalisme engagé et subtil. Il avait un crayon mordant qui esquissait, en un même trait, la bêtise noire et l’espoir fugace d’un monde meilleur.

 

Yves-Bruno Civel,
journaliste