Éditorial du n° 230 de Systèmes Solaires, le Journal des Énergies Renouvelables

ÉTAT D’URGENCE

Paris-Bruxelles. Paris en état de sidération, Bruxelles sous couvre-feu, Bamako… et avant elles Madrid, Boston, Londres, Copenhague, Tunis, Bruxelles, déjà. Quinze ans de terrorisme sanglant, incessant. Non pas des actes isolés ou exceptionnels, mais bien une terreur aveugle et désormais ordinaire. Funeste bilan : 18 000 décès dus à des attentats en 2013, 32 000 en 2014, contre moins de 500 chaque année au début du millénaire, il y a juste quinze ans, avant l’attaque du World Trade Center, le 11 septembre 2001, qui fit près de 3 000 victimes, et avant la délivrance aventureuse de l’Irak et de la Lybie. Oui, nous sommes en guerre, et pour longtemps.

Paris-Bourget. Paris en état d’urgence, Le Bourget et la COP21 où sous escorte policière se rendent pas moins de 147 chefs d’État et de gouvernement pour la négociation de la dernière chance. Aucun n’a baissé la garde, malgré les risques objectifs encourus, car « notre maison brûle »(1) et la conscience du désastre annoncé est désormais planétaire. Qu’il soit de 2 °C ou 4 °C, le réchauffement que nous allons connaître au cours de ce siècle aura des conséquences humaines, économiques et politiques dramatiques qu’on ne mesure encore pas.

Alors, état d’urgence ou urgence climatique ? « Si les fanatiques armés doivent être combattus comme des criminels, leurs actes nous menacent moins que le changement climatique », répond Bruno Latour(2) dans une tribune un rien provocante. Mais peut-on nier toute relation de cause à effet entre ces menaces, comme le fait Bruno Tertrais dans un article au titre évocateur – “Le mythe des guerres climatiques” –, dans lequel il tente de démontrer qu’il n’y a « aucune preuve de ce que les problèmes environnementaux sont une cause directe de guerre »(3) ? Rien n’est moins sûr, lorsque l’on sait que, précisément en Syrie, près de 10 % de la population souffre d’une sécheresse sans précédent poussant 300 000 agriculteurs à abandonner leurs terres pour venir grossir la misère des faubourgs…

Alors, état d’urgence ou urgence climatique ? Si ce débat est difficile à trancher, on ne peut que souscrire au propos de Bruno Latour lorsqu’il affirme que « contre ces nouvelles menaces, les anciens États sont démunis et aussi désemparés que devant la menace terroriste. La police ne suffit pas. C’est toute la société civile qui doit prendre en main son destin pour forcer les institutions politiques à d’autres réponses ». En 2007, les jurés de Stockholm avaient attribué le prix Nobel de la paix conjointement aux deux symboles du combat contre le réchauffement planétaire : le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), d’une part, et l’ancien vice-président américain Al Gore, d’autre part.

Ils étaient, malheureusement, visionnaires.

Vincent Jacques le Seigneur
Président d'Observ'ER

(1)« La maison brûle et nous regardons ailleurs », avait déclaré Jacques Chirac en 2002 au Sommet de Johannesburg.
(2) Philosophe des sciences, directeur adjoint de Sciences-Po in “L’autre état d’urgence” publié le 23 novembre 2015 sur www.reporterre.net
(3) Politologue, professeur à Sciences-Po in “Le mythe des guerres climatiques”, Politique Internationale, n° 132, été 2011.